Confusion et contradictions dans le monde de la nutrition : le problème d’une société qui croit tout savoir

Je le dis souvent, en nutrition, il n’y a rien de tout noir ou tout blanc, tout est toujours gris. C’est ce qui fait en sorte qu’un jour, vous entendez une affaire et, le lendemain, vous entendez autre chose. En réalité, les vraies recommandations en nutrition ne changent que très peu, mais les informations contradictoires et les “monsieur/madame connait-tout”, eux, pleuvent tous les jours dans les médias et les réseaux sociaux.

On en a eu un exemple dernièrement avec la viande. Le nouveau guide alimentaire canadien recommande de manger plus souvent des aliments d’origine végétale, l’Organisation mondiale de la santé a classé la viande rouge comme étant “probablement cancérogène” et les viandes transformées (charcuteries, saucisses, jambon, etc.)1 comme étant “cancérogène” et BAMM! Coup de théâtre! Les médias québécois publient un résumé de la conclusion d’une méta-analyse* qui dit que, finalement, manger de la viande ne serait pas SI nocif pour la santé. Résultat : on a les “anti-viande” qui s’insurgent, les “pro-viande” qui se vantent: « je vous l’avais dit qu’ils exagéraient tout le temps et que j’avais raison » et les éternels sceptiques qui se disent que: “de toute façon, on se fait manipuler par des industries qui nous bullshitent constamment avec leurs études de merde faites par des menteurs capitalistes!”.

*En termes simples, une méta-analyse est une synthèse des résultats de plusieurs études. Puisque chaque étude a ses forces et ses faiblesses et n’arrive pas nécessairement aux mêmes résultats qu’une autre, on analyse la méthodologie (façon de procéder) de chacune et on compile tous les résultats pour arriver à en faire ressortir les grandes lignes.

Pourtant, dans ce cas, comme dans presque TOUS les autres cas concernant la nutrition, le problème se trouve dans la façon d’expliquer les choses et dans l’interprétation qu’on en fait. Si, même à Occupation Double, une histoire banale peut devenir le plus grand drame de l’humanité (selon eux :P), imaginez quand il est question de la santé de la population. Oupélaye! Un a compris la chose d’une telle façon, l’autre l’a comprise d’une autre façon. Et ça, c’est beaucoup influencé par le messager. Pourquoi pensez-vous que je me tue à essayer d’expliquer aux gens qu’il n’y a que les nutritionnistes qui sont aptes à parler de nutrition? Pour mon cash, direz-vous? J’aimerais bien que ce soit le cas mais, en attendant, je continue de faire de la suppléance au secondaire pour payer mes comptes…Bien non, ce n’est pas pour mon portefeuille, c’est pour faire en sorte que les gens soient éduqués adéquatement en nutrition. Si on tourne les coins ronds dans ce domaine-là, on perd les gens complètement. Ça prend des professionnels pour en parler, des gens qui ont étudié pendant plusieurs  années dans le domaine (avec une formation crédible, s.v.p., parce que, encore là, des formations prises dans une boîte de Cracker Jack dans ce domaine, ça se multiplie presqu’aussi vite que les scandales de Donald Trump), des gens qui sont aussi surveillés par un ordre professionnel pour faire en sorte qu’ils ne disent pas n’importe quoi. C’est ça, une nutritionniste. Souvent, les gens nous prennent pour des cuisinières ou des compteuses de calories (attention, j’ai beaucoup de respect pour les cuisiniers, c’est un métier fantastique mais, ce n’est pas le nôtre). Nous ne sommes rien de tout ça, nous sommes des professionnelles de la santé qui utilisent la nutrition pour aider les gens à se sentir bien et être en santé. Nous sommes celles qui avons la responsabilité de dénoncer les faussetés qui circulent un peu partout pour faire en sorte que l’obésité, le diabète, les maladies cardiovasculaires, la piètre estime de soi, les relations difficiles avec les aliments, tout ça, ce soit chose du passé. C’est pour ça qu’on se bat avec tant de ferveur!

La faute aux médias? Pas certaine!

Il faut savoir que, quand les médias reçoivent les conclusions d’une étude, ils ne font que les publier en dressant le portrait le plus représentatif que possible de ce qu’on leur a envoyé (du moins, pour ceux qui ont à coeur le professionnalisme). Ce n’est pas leur job d’analyser l’étude, c’est leur job de publier les résultats, point final. L’étude a été faite de quelle manière, est-ce que les conclusions sont justes ou un peu bâclées, qui a financé l’étude? Ce n’est pas à eux de voir à ça, ce ne sont pas des scientifiques. Leur travail, c’est de partager l’information. Sans ça, on ne pourrait pas avoir un large portrait de tout ce qui existe comme études dans un domaine. Donc, ils n’ont pas à filtrer ce qui doit être publié de ce qui ne doit pas être publié, ce serait de bafouer le droit à l’accès à l’information de la population.

Le problème, c’est que les gens prennent tout pour du cash et oublient souvent leur sens critique. On part en peur dans un sens ou dans l’autre sans trop se questionner sur la valeur de ce qu’on vient de lire.

C’est là que l’importance d’un professionnel prend tout son sens. Au lieu de tirer des conclusions hâtives à partir d’un article que vous venez de lire dans un média, pourquoi ne pas attendre d’avoir l’opinion d’une nutritionniste qui ne tardera certainement pas à venir, gratuitement en plus, car nous sommes plusieurs dans le domaine des communications. C’est vrai en nutrition, mais c’est aussi vrai pour chacun des domaines. Si, par exemple, les conclusions d’une étude en lien avec un médicament est publiée, attendez d’avoir l’opinion d’un pharmacien avant de partir sur une balloune, si c’est en lien avec un nouveau moteur révolutionnaire, attendez l’avis d’un mécanicien, etc. C’est dans la nuance des propos qu’on est capable de se faire le portrait réel d’une situation et les seules personnes capables de suffisamment nuancer leurs propos sont celles qui sont spécialistes du domaine.

Donc, la viande, c’est bon ou pas?

Pour vous faire la preuve de ce que je viens de vous dire, je vais revenir à mon exemple sur la viande. Donc, tout le monde panique, c’est tu bon, c’est tu pas bon, on capote. Pour ceux et celles qui n’étaient pas sur la même planète au moment où ça s’est passé, je vous fais un récapitulatif de la chose : Dans la revue Annals of Internal Medicine de l’American College of Physicians, on a publié les résultats d’une méta-analyse (vous savez maintenant ce que c’est) qui conclue que, finalement, le risque potentiel à manger de la viande rouge et des viandes transformées serait faible et que les preuves présentées jusqu’à présent sont incertaines. En fait, on dit que de « réduire la consommation de viande rouge de trois portions par semaine pourrait abaisser la mortalité par cancer de sept morts pour mille personnes, ce que les chercheurs considèrent comme une baisse modeste »2 et on va même jusqu’à conseiller aux gens de « continuer leur consommation actuelle de viande rouge», c’est-à-dire une moyenne de trois à quatre portions par semaine en Amérique du Nord et en Europe » 2 .

Oufff, ok. Par où commencer pour être sûre d’être bien comprise?

Il faut d’abord comprendre que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et Santé Canada n’ont JAMAIS recommandé d’arrêter de manger de la viande. Ce sont seulement les gens qui sont partis en peur quand on a commencé à parler du sujet (voir mon article là-dessus ICI), surtout à la sortie du nouveau guide alimentaire canadien. Si on avait respiré par le nez et pris le temps de bien comprendre le message envoyé par l’OMS, on aurait vu que ça en était un très tempéré. Je vais essayer d’en résumé quelques lignes en vulgarisant le tout :

  • La classification de la viande rouge comme étant « probablement cancérogène » est fondée sur des « indications limitées »1, ce qui signifie que oui, il y a une association entre la consommation de viande rouge et le cancer colorectal, mais qu’on ne peut exclure le fait qu’il est possible ces observations soient expliquées par d’autres facteurs que la consommation de viande rouge. Je vous donne un exemple concret (fictif) d’un facteur qui aurait pu influencer les résultats (mais qui n’a pas été évalué) : Est-ce qu’on retrouve plus de fumeurs parmi les consommateurs de viandes rouges? Si tel était le cas, est-ce que ce serait alors vraiment la viande rouge qui serait en cause ou la cigarette? Attention, ceci n’est qu’un exemple fictif pour vous aider à comprendre!
  • Concernant maintenant la classification des viandes transformées comme étant cancérogène, selon  le Dr Kurt Straif, Chef du Programme des Monographies du Centre international de Recherche sur le Cancer (qui est le groupe de travail sur lequel s’est basé l’OMS pour tirer ses conclusions concernant la consommation de viandes rouges et de viandes transformées), : «Pour un individu, le risque de développer un cancer colorectal en raison de sa consommation de viande transformée reste faible, mais ce risque augmente avec la quantité de viande consommée»1. Donc, quand les chercheurs de l’étude publiée dans l’Annals of Internal Medicine disent que le risque demeure faible, ça ne contredit aucunement les conclusions de l’OMS, contrairement à ce que disent actuellement les gens sur les réseaux sociaux. (Et si le risque est faible pour les viandes transformées classifiées “cancérogènes”, il l’est aussi pour les viandes rouges classifiées “probablement cancérogènes”).
  • Autre point important, en lien avec le point précédent, c’est qu’autant pour les viandes rouges que pour les viandes transformées, les recommandations faites par l’OMS concernent la population mondiale dans son ensemble et non un seul individu. C’est peut-être difficile à comprendre mais, ce que ça veut dire, c’est que, si on regarde le risque individuellement, il peut sembler très faible, mais si on multiplie ce risque à toute la population mondiale, il devient important, surtout que la consommation de viandes rouges et de viandes transformées est assez importante. De cette façon, l’impact mondial de consommation de ces viandes sur les risques de développement d’un cancer devient assez significatif pour avoir une importance de santé publique et, par conséquent, l’OMS avait la responsabilité d’établir des recommandations pour le bien-être de la population. 
  • Ce que les médias n’ont pas publié, c’est aussi le fait que l’OMS a précisé que la viande rouge avait aussi une valeur nutritive, qu’elle avait des bénéfices reconnus pour la santé et que chacun des régimes, végétarien ou carnivore, avaient ses avantages et ses inconvénients et que c’était difficile de tirer une conclusion sur lequel était réellement meilleur pour la santé. L’organisme a aussi précisé que c’était important pour les gouvernements et les organismes de réglementation « de mener des évaluations du risque, et de trouver un équilibre entre les risques et les avantages de la consommation de viande rouge et de viande transformée, et de formuler les meilleures recommandations alimentaires possibles» 1. Donc, finalement, il n’a jamais été question de bannir la viande, simplement de trouver le juste équilibre dans un monde où on a tendance à en manger trop, trop souvent.

En français, s.v.p.?!

Ce qu’on peut conclure de ça, c’est qu’en bout de ligne, les conclusions de l’OMS et des chercheurs de l’étude publiée dans l’Annals of Internal Medicine ne sont pas SI différentes. C’est leur INTERPRÉTATION de la chose qui est différente. D’un côté, on a un organisme qui préfère être plus modéré avec des recommandations un peu plus strictes, mais préventives et, de l’autre, on a des chercheurs qui se disent « ouin, pour le risque que ça amène, on capote un peu avec ça ». Ça dépend de comment on voit la chose. C’est sûr que, en sachant que « chaque portion de 50 grammes de viande transformée consommée quotidiennement accroît le risque de cancer colorectal de 18% »1 (par rapport à quelqu’un qui n’en a pas consommé), on peut avoir 2 groupes d’idées : soit de se dire : « caline, 18% plus de risques, ce n’est pas tant que ça, mais si je tombe dans ce 18% là, je vais quand même avoir un cancer, donc je préfère être prudent », ou encore de se dire : « 18%, franchement, on ne virera pas fou…si on se met à calculer tous les risques qu’on a de développer un cancer pour une chose ou une autre, on va s’arrêter de vivre! ». Vous voyez comment l’interprétation change tout?

Je vous donne d’autres statistiques pour vous faire une meilleure idée encore. Selon les estimations les plus récentes du Global Burden of Disease Project (fardeau mondial de la maladie), « 34 000 décès par cancer par an environ dans le monde sont imputables à une alimentation riche en viandes transformées »1. Si on regarde pour l’alcool, on monte à 600 000 et pour le tabac, 1 million1.  Encore une fois, une personne peut être dans le clan du « 34 000 sur la population mondiale entière?! C’est rien! Comparé à la cigarette, c’est une peanut! » ou encore « ouin, 34 000, vaut mieux mettre les chances de notre côté pour éviter de se retrouver parmi ce 34 000 puisque personne n’est intouchable ».

Ouff, c’était long ton explication!!!

Vous voyez comme cet exemple a été long et plutôt complexe à vous expliquer? Si vous êtes un peu perdu, c’est normal. Imaginez quand la personne qui vous explique le problème ne maîtrise pas le dossier et n’est pas un professionnel du domaine! En plus, il faut que le lecteur ait pris le temps de bien lire le texte pour bien le comprendre. S’il l’a fait rapidement, il est possible qu’il en manque des bouts et en tire une mauvaise conclusion. Même en l’ayant fait correctement, ses propres connaissances antérieures peuvent aussi faire en sorte qu’il conclue quelque chose qui n’est pas tout à fait représentatif de la réalité. Peut-être que ma façon d’expliquer la situation n’était pas adéquate pour ce lecteur, ou encore, peut-être que ses convictions profondes l’empêchent d’être objectif en lisant ce texte, donc qu’il en conclura bien ce qu’il voudra en conclure.

En plus, pour accepter l’information que je suis en train de vous donner, il faut aussi accepter qu’on ne sait pas tout et qu’on a besoin de spécialistes pour nous aider à mieux comprendre, chose qui est difficile de nos jours. Avec les réseaux sociaux, tout le monde est devenu spécialiste en tout et gare à ceux qui essaient de les instruire… « hey, j’suis pas cave, j’ai lu sur le sujet! ». Oui mais, t’as lu quoi? De qui? C’est normal de ne pas tout savoir et c’est normal que chacun ait sa spécialité, il faut juste accepter qu’on a tous nos limites. Même Einstein avait besoin des autres pour l’aider dans d’autres domaines que la physique (et même en physique!). Ce qui fait d’une personne quelqu’un d’instruit vient justement du fait qu’il est conscient qu’il ne sait pas tout, que d’autres en savent plus sur certains domaines et qu’il a tout avantage à apprendre d’eux.

Il faut aussi être conscient que, même en tant que professionnel, c’est difficile de bien expliquer les choses parce qu’on est souvent limité dans le temps. Les nutritionnistes qui sont invitées dans des émissions ont des chroniques de peut-être…5 minutes? Celles qui écrivent des textes dans les journaux sont limitées dans leur nombre de mots. J’ai la chance d’avoir un blogue et de pouvoir écrire des textes de la longueur que je veux, ce qui me permet d’expliquer mon idée en long et en large pour essayer, le plus possible, d’éviter la confusion, mais ça fait aussi en sorte que certains arrêtent de lire en plein milieu du texte parce qu’ils avaient autre chose à faire et c’est la vie! Autrement dit, d’une manière ou d’une autre, même nos propres messages peuvent sembler contradictoires parfois, car puisque rien n’est noir ou blanc, si on manque de temps pour bien expliquer notre idée, on risque fortement d’être mal comprise.

Morale de l’histoire

Ce que je veux que vous reteniez, c’est que, bien qu’il semble y avoir énormément de contradictions en nutrition, souvent, les messages qui sont véhiculés ne sont pas si différents quand on prend le temps de bien les comprendre. À condition, bien sûr, de se fier à des informations CRÉDIBLES et ça, c’est bien l’un des plus grands défis de l’ère actuelle : séparer le vrai du faux!

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Sources :

  1. Organisation mondiale de la santé. | En ligne | : https://www.who.int/mediacentre/news/releases/2015/cancer-red-meat/fr/ Page consultée en octobre 2019.
  2. Le Soleil. | En ligne | : https://www.lesoleil.com/actualite/sante/on-nest-finalement-pas-sur-que-la-viande-rouge-soit-mauvaise-pour-la-sante-bdfb6ea1e78b38f7a66ecc50d174ecc1 Page consultée en octobre 2019.
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